24 heures et 10 minutes
Lorsque le téléphone sonne à 3h50, Ruedi Ott se lance dans une véritable course contre la montre. En l’espace de seulement 24 heures, le chef suppléant de la logistique de la Chaîne suisse de sauvetage doit organiser en collaboration avec ses collègues une intervention particulièrement complexe : 80 spécialistes, 8 chiens et 18 tonnes de matériel doivent être acheminés le plus rapidement possible vers la zone frappée par le séisme au Venezuela. Chaque heure compte – et chaque maillon de la chaîne de sauvetage doit fonctionner. Une longue journée en perspective.

Quand le téléphone posé sur la table de chevet sonne à 3h50 du matin, je sais tout de suite que quelque chose de grave est arrivé. Effectivement, un séisme d’une ampleur sans précédent a secoué le Venezuela quelques heures plus tôt. Notre service de permanence a rapidement été mis au courant par le Service sismologique suisse et a déjà recueilli de premières informations sur la situation sur place. L’état-major de crise a été convoqué, en concertation avec le délégué à l’aide humanitaire et l’ambassade à Caracas. Rendez-vous à 7h30 dans la salle de crise de la DDC à Berne. Il me reste encore un peu plus de trois heures. Je suis complètement réveillé.
À 4h30, les lignes téléphoniques sont en surchauffe. Tous les canaux sont utilisés pour mobiliser du personnel et recueillir un maximum d’informations. En tant que spécialiste de la logistique, ma mission consiste à déterminer comment acheminer des équipes de secours vers la zone sinistrée le plus rapidement possible. Autrement dit, il me faut des avions. Je me prépare à la réunion en examinant toutes les options : de la flotte de la compagnie Swiss à la Rega, en passant par un courtier en vols charters.
La première réunion de la cellule de crise se tient à 7h30. Tous les services qui pourraient être concernés par une intervention immédiate sont représentés : le délégué du Conseil fédéral à l’aide humanitaire et chef du Corps suisse d’aide humanitaire (CSA), l’armée, l’ambassade à Caracas, les responsables des ressources humaines, les logisticiens, les porte-parole ainsi que différents spécialistes. Au centre des discussions, une question : la Suisse va-t-elle envoyer une équipe dans la zone sinistrée ?
C’est un oui unanime. Le Venezuela a déclaré l’état d’urgence et sollicité l’aide internationale. Notre objectif est d’être sur place le plus rapidement possible – tant que les chances de sauver des vies sont encore réelles. D’après mes recherches, un jet de la Rega peut décoller de Zurich avec une équipe de reconnaissance dès 18h30. Par contre, la compagnie Swiss ne dessert pas le Venezuela et nous n’avons pas encore trouvé de vol commercial pouvant transporter les équipes de recherche et de sauvetage ainsi que tout le matériel. La recherche de solutions bat son plein, la pression est palpable.
À 9h30, nous recevons l’appel tant attendu : un avion de ligne peut transporter la chaîne de sauvetage, avec un départ prévu au plus tôt à 2h00 depuis l’aéroport de Zurich.
À 11h30, la centrale d’intervention décide de mobiliser la chaîne de sauvetage, le système de recherche et de sauvetage spécialisé dans les séismes d’une ampleur exceptionnelle frappant les zones urbaines. Ce sont pas moins de 80 spécialistes, 8 chiens et 18 tonnes de matériel et de bagages qui doivent être mobilisés, conditionnés et préparés pour le voyage d’ici à ce soir. Pour notre équipe logistique, il faut maintenant rassembler, contrôler et emballer le matériel, et mobiliser les membres de la chaîne de sauvetage.
Dès 14h30, nous commençons à charger dans les camions le matériel stocké dans l’entrepôt de Berne-Wabern : tentes, ravitaillement, générateurs, systèmes d’approvisionnement en eau, matériel de localisation et de sauvetage et équipements médicaux. Tout est prêt pour le transport vers l’aéroport.

À 15h30, l’aéroport de Zurich confirme l’autorisation exceptionnelle pour le vol de nuit. Ainsi, nous serons sur place à temps pour pouvoir encore localiser et secourir les éventuels survivants. Notre équipe sera l’une des premières à arriver au Venezuela. On ne sait pas encore exactement où, car l’aéroport de Caracas a subi des dommages et les avions ne peuvent plus y atterrir.
À 18h30, les moteurs du Challenger 650 vrombissent devant le hangar de la Rega, avec l’équipe de reconnaissance détachée par la DDC à son bord. Les six spécialistes du CSA ont pour mission de préparer le terrain pour l’arrivée de l’équipe de sauvetage. Il s’agira de se faire une idée de la situation sur place, d’établir des contacts avec les autorités nationales et les équipes internationales, de trouver un emplacement pour le campement et d’organiser le transport du matériel et des membres du CSA vers la zone sinistrée.
À 21h00, les membres du CSA arrivent au point de rassemblement dans le hangar de la Rega à Zurich. Il y a quelques heures à peine, ils exerçaient encore leur métier d’ingénieur ou de médecin, ou servaient dans l’armée. Maintenant, ils sont prêts à intervenir, vêtus de leur tenue orange. Je connais bien la tension que l’on ressent juste avant de partir pour une mission de ce genre. Quand j’étais jeune, j’ai moi-même porté cet uniforme et participé à deux missions après des séismes qui avaient frappé la Turquie. Aujourd’hui, c’est moi qui organise le transport vers le lieu d’intervention, et mon équipe prépare les radios, les téléphones satellites ainsi que les équipements techniques et médicaux nécessaires.
À 2h47, l’Airbus A340-300 décolle pour un vol de 8000 km à destination de l’aéroport de repli de Maracay, situé à quelque 150 km à l’ouest de Caracas. Pour nous, la mission est accomplie, grâce à l’excellente coordination au sein de notre équipe logistique, mais aussi au travail des collègues à la centrale, des membres du CSA et de nos nombreux partenaires externes. Entre le moment de l’alerte et le déchargement du matériel sur le lieu de la catastrophe, chaque maillon de la chaîne de sauvetage est déterminant pour la réussite des opérations. La chaîne a une fois de plus fonctionné à la perfection, et je peux rentrer chez moi satisfait.
À 4h du matin, le téléphone est à nouveau posé sur la table de chevet ; 24 heures et 10 minutes après l’alerte, je peux me reposer quelques heures. C’est pour des journées comme celle-ci que je n’ai pas quitté la section Équipement et logistique AH depuis 20 ans.
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